L’Institut d’Études Stratégiques du Togo a réuni experts et universitaires pour décrypter la rivalité institutionnelle entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel. Une fracture politique qui complique la lutte contre le djihadisme.
Comment penser la sécurité collective lorsque l’architecture même de l’intégration régionale se fissure ? C’est à cette brûlante question qu’a tenté de répondre, ce mardi 5 mai 2026, l’Institut d’Études Stratégiques (IES) de l’Université de Lomé. Dans l’enceinte feutrée de la salle de conférence de WASCAL, une table ronde a réuni un parterre d’universitaires, de diplomates – notamment des représentants de l’ambassade de Chine – et d’étudiants autour d’un sujet devenu un véritable casse‑tête géopolitique : la coexistence de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la jeune Alliance des États du Sahel (AES).
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Depuis le schisme provoqué par le départ des régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l’organisation historique, la région cherche un second souffle. À Lomé, l’objectif n’était pas de distribuer les mauvais points politiques, mais de disséquer scientifiquement les angles morts d’une coopération devenue bipolaire.

Les parcs naturels, nouveaux sanctuaires du terrorisme
Le premier signal d’alarme est venu du terrain, par la voix du lieutenant‑colonel Dominic Bareremna Afelu. Le haut gradé a analysé un paradoxe tragique : les aires protégées transfrontalières, autrefois symboles de coopération écologique, sont devenues des failles géopolitiques majeures.
Entre le complexe W‑Arly‑Pendjari (WAP), partagé entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger, et d’autres réserves de la sous‑région, les groupes armés terroristes profitent des frictions institutionnelles entre la CEDEAO et l’AES. En l’absence d’un commandement conjoint et fluide, ces zones boisées se transforment en sanctuaires idéaux. Pour le conférencier, la rivalité des blocs ne doit pas paralyser la gestion coordonnée de ces espaces, sous peine de voir des pans entiers de territoires échapper définitivement au contrôle des États.

Le cyberespace, nouveau front de la souveraineté
Mais la guerre moderne ne se joue pas que dans les fourrés du Sahel. La fragmentation politique s’est également invitée sur le terrain de la technologie. Venue du Nigeria, la chercheuse Dr Wada Nabeelah, représentante de Galaxy Backbone Limited, a apporté un éclairage crucial sur ce qu’elle nomme la « cyber‑résilience ».
« La rupture du dialogue politique entre les capitales ouest‑africaines fragilise les réseaux de partage de renseignements cybernétiques », a‑t‑elle alerté.
À l’ère de la désinformation de masse et des cyberattaques ciblant les infrastructures critiques, l’experte a plaidé pour une « souveraineté numérique collective ». Selon elle, qu’un État appartienne à la CEDEAO ou à l’AES, la vulnérabilité face aux algorithmes et aux piratages reste identique. Bâtir des passerelles numériques s’impose donc comme une nécessité vitale, au‑delà des querelles de légitimité politique.

L’approche « métafactuelle » pour repenser le djihadisme
Enfin, pour clore ces échanges, le directeur de l’IES, le Dr Ekue Folly Gada, enseignant‑chercheur à l’Université de Lomé, a proposé un pas de côté théorique indispensable. Refusant les grilles de lecture simplistes ou purement occidentales du phénomène terroriste, il a développé une analyse basée sur la méthode « méta factuelle ».
Il s’agit, pour cet historien et politologue reconnu pour ses positions en faveur des savoirs endogènes africains, d’explorer les causes profondes, les bifurcations manquées et les réalités invisibles qui nourrissent l’extrémisme violent dans la sous‑région. Pour le Dr Gada, comprendre le terrorisme implique de comprendre ce qui aurait pu être évité et de déconstruire les récits hégémoniques.
Portés par les interventions des étudiants, les débats ont mis en lumière une évidence : si la politique divise l’Afrique de l’Ouest, la science et l’urgence sécuritaire imposent de toute urgence de retrouver les chemins du dialogue.




