Afrique du Sud : l’indifférence coupable des États africains

Alors que les townships de Johannesburg et de Pretoria s’embrasent à nouveau sous une vague de violences sans précédent en…

Alors que les townships de Johannesburg et de Pretoria s’embrasent à nouveau sous une vague de violences sans précédent en ce mois d’avril 2026, l’impuissance — voire l’indifférence — des États africains face au calvaire de leurs ressortissants suscite une colère grandissante. Entre rapatriements défaillants et diplomatie de salon, enquête sur un abandon d’État au cœur de la nation arc-en-ciel.

 

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L’odeur de pneu brûlé et de gaz lacrymogène flotte encore sur Alexandra, ce township emblématique de Johannesburg. Le 28 avril 2026, une nouvelle marche organisée par des groupes de « vigilance », tels que l’Opération Dudula et le mouvement March and March, a viré au lynchage. Sous les yeux d’une police souvent passive, des hommes armés de bâtons ont traqué ceux qu’ils appellent les « amakwerekwere » — ces migrants venus du Zimbabwe, du Nigeria, de l’Éthiopie ou de la RD Congo.

 

Depuis le début de l’année 2026, les tensions migratoires en Afrique du Sud ont franchi un seuil critique. Si le pays a officiellement expulsé plus de 109 000 étrangers lors des deux dernières années, la justice de rue, elle, ne s’embarrasse pas de paperasse. On tue, on pille, on brûle. Ainsi, pendant que le sang coule, le silence des chancelleries africaines résonne comme une trahison.

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Une tragédie à huis clos : le naufrage du « corridor sud »

Le constat est d’une cruauté absolue : l’Afrique du Sud, jadis terre d’accueil et symbole de la lutte contre l’oppression, est devenue un mouroir pour la jeunesse du continent. Selon les données du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, la route du Sud représente environ 8 % des migrations d’Afrique de l’Est, drainant principalement des Éthiopiens (85 %) et des Somaliens fuyant les sécheresses et l’inflation.

Par ailleurs, le 24 avril 2026, une crise diplomatique majeure a éclaté entre Accra et Pretoria après la diffusion de vidéos montrant des migrants ghanéens passés à tabac dans le KwaZulu-Natal. Mais au-delà de la convocation habituelle de l’ambassadeur, qu’ont fait les dirigeants africains ? Rien, ou presque.

« Nos présidents ne nous voient que comme des portefeuilles sur pattes qui envoient de l’argent au pays », s’indigne Hinoussa, un commerçant nigérian dont la boutique a été réduite en cendres à Durban. 

L’absence criminelle de moyens de rapatriement

À cet égard, le cœur de la critique réside dans l’incapacité systémique des gouvernements africains à mettre en place de véritables ponts aériens ou terrestres pour sécuriser le retour de leurs ressortissants en danger.

  • Le Nigeria, géant du continent, se contente de « condamner fermement », tout en laissant des milliers de ses citoyens s’entasser dans des camps de fortune ou des commissariats sud-africains, faute de vols de rapatriement réguliers et financés.
  • Le Zimbabwe, voisin immédiat, ignore superbement le sort des détenteurs du Zimbabwe Exemption Permit (ZEP), dont l’expiration laisse des millions de personnes dans une clandestinité totale et dangereuse.
  • L’Union africaine (UA), basée à Addis-Abeba, semble plus prompte à organiser des sommets luxueux qu’à affréter des bus pour extraire ses citoyens des zones de guerre urbaine sud-africaines.

Le 27 avril 2026, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a bien publié un communiqué déplorant les « actes de vigilance ».   Cependant, le papier ne protège pas des coups. L’absence de fonds d’urgence dédiés à l’évacuation des populations migrantes en cas de crise xénophobe est un aveu de faillite morale pour les dirigeants du continent.

 

Des dirigeants complices par leur inertie

Pourquoi ce manque de moyens ? Pour de nombreux analystes, l’explication est politique. En fait, maintenir ces ressortissants à l’étranger constitue une soupape de sécurité pour des économies nationales incapables de fournir des emplois. En 2024, le Mali était le pays avec le plus grand nombre de migrants interceptés sur les côtes européennes, mais le flux vers l’Afrique du Sud reste constant. Rapatrier ces milliers de jeunes, c’est importer du chômage et de la contestation sociale.

De fait, en Afrique du Sud, les politiciens locaux, comme Herman Mashaba ou les leaders de l’ANC, utilisent les migrants comme boucs émissaires pour masquer leur échec à fournir logements et services de base. Qui plus est, de l’autre côté de la frontière, les dirigeants africains jouent le même jeu cynique : ils profitent des transferts de fonds tout en se lavant les mains de la sécurité de leurs « frères

Vers une « fermeture totale » le 4 mai 2026

L’horizon s’assombrit encore. Plusieurs groupes xénophobes appellent à un « shutdown » national le lundi 4 mai 2026, exigeant le départ immédiat de tous les étrangers, documentés ou non. Les messages circulant sur les réseaux sociaux sont sans équivoque : « Nous voulons tous les étrangers dehors pour éviter une guerre civile ».

Face à cette menace imminente, les ambassades africaines à Pretoria restent désespérément calmes. Aucun plan d’évacuation massif n’a été annoncé. Aucune ligne budgétaire n’a été débloquée par la CEDEAO ou la SADC pour protéger les civils.

Le massacre de mai 2008, qui avait fait plus de 60 morts, semble n’avoir servi de leçon à personne. À l’époque, le gouvernement sud-africain avait été critiqué pour sa lenteur. Cependant, aujourd’hui, en 2026, c’est l’ensemble du leadership africain qui est sur le banc des accusés.

L’illusion de l’intégration continentale

Comment parler de la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine) ou de « l’Afrique que nous voulons » quand un passeport nigérian ou zimbabwéen devient une condamnation à mort dans les rues de Johannesburg ?

L’indigence des moyens mis en place pour le rapatriement est le symptôme d’un mal plus profond : l’absence de valeur accordée à la vie humaine par ceux qui dirigent le continent. Tant que les gouvernements africains ne considéreront pas la protection de leurs ressortissants à l’étranger comme une priorité régalienne, dotée de moyens financiers et logistiques réels (flottes aériennes dédiées, centres d’accueil de crise, fonds de réinsertion), les scènes d’horreur en Afrique du Sud se répéteront.

Finalement, ce 3 mai 2026, alors que le pays retient son souffle avant la manifestation du 4 mai, une question demeure : combien de morts faudra-t-il pour qu’un avion d’État vienne enfin chercher ceux qui n’ont plus que leurs larmes pour bagages ?

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