Accusés d’infraction à la réglementation des changes et de blanchiment de capitaux après l’exhibition d’un sac de billets sur les réseaux sociaux, les deux prévenus font face à la sévérité du Pôle pénal économique et financier. Le parquet de Côte d’Ivoire réclame l’exemplarité.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
Abidjan, le 2 juin 2026 – Clap de fin pour ce feuilleton judiciaire qui a secoué l’espace numérique ivoirien et au-delà, alors que l’opinion publique observait avec attention si cette affaire servirait de symbole de la reprise en main de l’espace numérique et de la transparence financière par les autorités ivoiriennes. La sentence est tombée devant le Pôle pénal économique et financier d’Abidjan : l’influenceur Stéphane Agbré, plus connu sous le pseudonyme d’« Apoutchou National », a été condamné à une peine de trois ans d’emprisonnement ferme assortie d’une amende colossale de 264 millions de francs CFA.
Son coaccusé, l’influenceur et homme d’affaires Lionel PCS, écope quant à lui d’une peine plus lourde de cinq ans d’emprisonnement ferme, assortie de la même sanction financière de 264 millions de francs CFA.Le tribunal a également condamné les coaccusés Doffou Doffou et Sidibé Kader à trois ans de prison ferme chacun et à une amende de 264 millions de francs CFA. Toutefois, il a prononcé ces peines sans décerner de mandat de dépôt à l’audience.
Ce verdict, qui suscite une immense vague de réactions en Côte d’Ivoire et au sein de la diaspora, marque ainsi le dénouement d’un feuilleton judiciaire qui aura tenu la toile en haleine pendant de longs mois, depuis les premières interpellations survenues à la fin de l’année 2024.
Des sanctions patrimoniales aux lourdes conséquences économiques
Au-delà des peines d’emprisonnement, le tribunal a également ordonné une série de mesures patrimoniales particulièrement sévères. Lionel PCS a ainsi vu trois de ses véhicules de luxe saisis puis vendus par l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs criminels (AGRAC). Les comptes bancaires crédités identifiés dans le cadre de l’enquête ont également été confisqués. En outre, il devra verser 100 millions de FCFA à l’État de Côte d’Ivoire et 100 millions de FCFA à la LONACI.
De son côté, Stéphane Agbré, alias « Apoutchou National », voit deux comptes bancaires crédités saisis par la justice. Le tribunal a également ordonné la confiscation de plusieurs biens immobiliers lui appartenant, notamment deux terrains à Bingerville, un terrain à Anyama et un autre à Agboville. Comme son coaccusé, il devra s’acquitter de 100 millions de FCFA au profit de l’État de Côte d’Ivoire et de 100 millions de FCFA au profit de la LONACI.
Ces confiscations et sanctions financières illustrent la volonté des autorités judiciaires de frapper non seulement les auteurs présumés de délits économiques par des peines privatives de liberté, mais également leurs patrimoines. Pour de nombreux observateurs, cette décision marque un tournant dans la lutte contre le blanchiment de capitaux, l’enrichissement illicite et les dérives liées à l’économie de l’influence sur les réseaux sociaux.

Du « buzz » virtuel au mandat de dépôt
Pour comprendre l’ampleur de la déflagration, il faut remonter au 12 novembre 2024. Ce jour-là, Apoutchou National publie une vidéo sur sa page Facebook où il s’affiche tout sourire, exhibant un sac bourré de liasses de billets de banque neufs. L’effet est immédiat sur les réseaux sociaux, mais la réaction de l’appareil d’État l’est tout autant. Le 14 novembre 2024, l’influenceur est interpellé par la police économique, rapidement rejoint en garde à vue par Lionel PCS et un opérateur financier impliqué dans la transaction.
Devant les enquêteurs du parquet d’Abidjan, les prévenus tentent de plaider la mise en scène, expliquant que les fonds – présentés comme un prêt destiné à l’achat d’un véhicule – étaient parfaitement traçables. Toutefois, cet argument s’est révélé insuffisant pour la justice ivoirienne, qui place les deux hommes sous mandat de dépôt en décembre 2024. Transférés à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), ils y passent plusieurs mois avant de bénéficier d’une mise en liberté provisoire sous contrôle judiciaire strict en 2025.

Les réquisitions du parquet de Côte d’Ivoire : l’onde de choc
Lors des audiences du 24 mars 2026, le substitut du procureur a rappelé la politique de « tolérance zéro » engagée par la Côte d’Ivoire, récemment placée sous surveillance par le GAFI. Le parquet a requis des peines maximales de sept ans de prison et 240 millions de FCFA d’amende, estimant que l’exhibition publique de fortunes non justifiées constituait une provocation face aux efforts d’assainissement économique du pays.
« La liberté des réseaux sociaux s’arrête là où commencent les lois de la République sur la traçabilité des capitaux », a martelé le ministère public lors de son réquisitoire, exigeant des sanctions exemplaires pour décourager les dérives de l’« économie du buzz ».
Si la défense a plaidé la bonne foi, la naïveté et l’absence d’intention criminelle de ses clients, le tribunal a néanmoins suivi la ligne dure du parquet en prononçant des peines de prison ferme privatives de liberté. Pour Lionel PCS, la peine de cinq ans reflète, selon des sources proches du dossier, un niveau de responsabilité jugé supérieur dans le montage et l’origine des flux financiers incriminés.
Au-delà des cercles de fans, cette condamnation résonne comme un avertissement pour l’ensemble du milieu des influenceurs en Afrique de l’Ouest. En frappant au portefeuille et en prononçant des peines de prison effectives, le Pôle pénal économique et financier d’Abidjan démontre que l’ère de l’impunité numérique est bel et bien révolue.




